31.10.06

Avenir flamboyant

Blottie dans mes secrets, j’écoute le silence
Résonner sur les murs pelés par le soleil.
Une voix inconnue murmure des conseils
Doux comme un souvenir surgi de mon enfance.

Au bord d’un monde obscur, prudemment je m’avance.
Ma conscience glacée assiste à mon éveil.
Dans le soir revêtu de son voile vermeil,
Je découvre un sentier tapissé d’espérance.

La prison de cristal qui me glaçait d’ennui
Se brise sur le fil du rasoir de la nuit.
Un tourbillon de fleurs ensevelit mes doutes.

La flamme de mon rêve embrase l’avenir,
Des lambeaux de chagrin sanglotent sur la route,
Mon corps blessé renaît, frémissant de désir.

Sonnet conforme

Pour écrire un sonnet, j’aligne deux quatrains
Suivis de deux tercets et je soigne les rimes.
Trahir la prosodie serait un odieux crime,
Mes vers sont calibrés en beaux alexandrins.

La première est bouclée, j’ai cette strophe en main.
Je domine le thème, aisément je m’exprime
En des termes concrets et j’évite la frime.
Images raffinées, passez votre chemin.

Je construis le poème au rythme de ma plume.
Dès qu’elle est échauffée, elle a pris la coutume
D’accélérer l’allure et termine avant moi.

Je munis chaque vers d’un parfait hémistiche
Indiquant mon respect des règles d’autrefois
Et je ponctue sa fin par une rime riche.

Fille unique échange

Je suis fille unique, j’échange mes après-midi solitaires entre le frigo et la télé, les parties de cartes où je jonglais avec quatre jeux ;
J’échange mes farces téléphoniques perpétuelles qui n’amusaient que moi, les gâteaux préparés par moi seule et mangés seule – mes parents ne sont même pas gourmands ;
J’échange mes lectures interminables, mes rêveries silencieuses et la vie que je m’inventais ;
J’échange mes tristesses inavouées et mes questions sans réponse sur Dieu, l’avenir ou la science ;
J’échange mon foyer déserté, mes parents toujours au travail, ma famille éloignée, dispersée dans toutes les régions de France, les animaux qu’on n’a jamais eus parce qu’il aurait fallu s’en occuper ;
J’échange mes vaines demandes de tendresse, les rares repas partagés avec mes parents entre le journal télé et le film, en silence, pour ne pas déranger ;
J’échange mon enfance facile et ma violence étouffée contre une vie plus animée, des rires et des pleurs, des enfants qui se chamaillent, des frères et des sœurs pour hier et pour demain ;
J’échange.

Un cube sur un canapé

Je me rappelle très bien ce canapé. Il était absolument parfait pour moi. Mais d’abord, il faudrait que je me présente. Je suis un cube, LE CUBE, celui qui a donné naissance au fameux Rubik’s Cube, vous savez, ce jeu idiot. Cela ne me plaît pas du tout d’ailleurs, car depuis qu’il existe, on m’ignore, moi, pauvre cube bleu anonyme. Mais je m’égare, pardonnez-moi.
Donc, je venais de sortir d’une fabrique de cubes en plastique, des jouets pour enfants, mis au rebut pour cause de défaut de fabrication. Mes faces ne s’assemblaient pas exactement, d’où l’idée du Rubik’s Cube, c’est un peu confus, j’espère que vous suivez, et je m’interrogeais tristement sur mon sort de cube soi-disant raté et jeté dans une décharge. Une vraie puanteur, enfin passons.
Un gamin m’a ramassé, puis rapporté chez lui et jeté sur ce joli canapé rouge tout anguleux, celui que vous voyez sur la photo. Un canapé fait pour moi, bien adapté à mes formes, confortable quoi. C’est le père de l’enfant qui a pris la photo, mais son fils n’a pas accepté de poser avec moi. Depuis, je suis fâché et j’ai changé de famille.

24.10.06

Casino fatal

Sur la ville assoupie s’élève une tempête
Dont le souffle brûlant au parfum d’encensoir
Jette les promeneurs flânant sur les trottoirs
Dans un gouffre sanglant au bord de la planète.

Au casino du temps, Dieu joue à la roulette
Le destin des humains avec un diable noir.
Jésus-Christ le supplie d’accomplir son devoir,
De protéger la terre et d’oublier ces fêtes.

Nos violences passées, nos guerres d’aujourd’hui
S’inscrivent dans le ciel, chapitre des ennuis.
Ce soir, le Créateur met le monde en faillite.

Nos méfaits indécents pèsent sur le plateau
Si lourd qu’à l’horizon notre avenir s’effrite.
Les puissances du mal domineront bientôt.

Il rêvait

Il rêvait d’éléphants minuscules et de fourmis géantes,
De diplomates honnêtes, de riches ouvriers,
De parler japonais, de maisons en papier,
De médecins offrant des bonbons à la menthe.

Il rêvait de luxe économique, de calme gymnastique,
De lions tendres et galants, de soldats non violents,
D’étoiles paresseuses, d’un vaste océan blanc,
De déesses antiques et de gentils moustiques.

Il rêvait d’un ami bienveillant, de brioches dorées,
De frontières abolies, de vive fantaisie et de désobéir.
Il rêvait de chaleur éternelle, de délicieux plaisirs,
D’amour rayonnant, de fleurs, de parfums, de joies partagées

Ses rêves sont vivants dans le creux de ses mains.
Il les montre aujourd’hui dans les tableaux qu’il peint.

Il invente le monde.

Points enfermés

Pauvres points bleus enfermés dans ce treillis rouge. « Comment sortir d’une telle prison ? » se demandent les points. Quelle sera la fin de nos pauvres points ? Savez-vous qu’ils ont commencé une grève de la fin ?
En réalité, ces points sont les exclus de la littérature d’avant-garde, celle qui prône une ponctuation minimale. On n’en a plus besoin, alors on les enferme pour éviter que des auteurs démodés ne les utilisent. Méfiez-vous, écrivains modernes, les points se vengeront, ils sortiront du cadre, envahiront vos textes et finalement ils vous voleront vos conclusions.

Le bois

Il y a le bois d’érable, les bouleaux, les chênes,
Il y a les pins, les saules pleureurs, les tilleuls,
Il y les marronniers, les pommiers, les cerisiers.

Il y a les bourgeons tendres et fragiles au printemps,
Les feuillages soyeux en été,
Les feuilles crissant sous les pieds en automne,
Les branches dénudées en hiver.

Il y a les bois qui crient quand on les scie,
La bonne odeur des bûches qui brûlent,
Le goût des pommes de terre cuites sous la braise
Lors d’un repas partagé en famille dans les bois.

17.10.06

Pensées d’une rose

Reine de vos jardins, de teinte rouge ou blanche,
Au gré des émotions, je change de couleur.
Des perles de rosée exaltent ma splendeur.
Ma robe de velours embellit vos dimanches.

Rose dans un bouquet, mes effluves s’épanchent
En essence de joie qui éloigne les pleurs.
Mes pétales soyeux, mon habit de douceur,
Raccommodent les cœurs, l’amour prend sa revanche.

Vous me donnez la mort pour un tendre motif.
Qu’importe si demain j’offre à un vent furtif
Les restes de mon corps dépouillé de sa sève.

Victime sacrifiée, troublée par votre émoi,
J’assiste à vos ébats dès que le jour s’achève.
Pourvu que dans le ciel Dieu prenne soin de moi.

Images d’Afrique

L’Afrique
Mot magique
Mes yeux piquent
Plainte pudique
Musique

L’Afrique
C’est une oreille sur la carte du monde
Des pays où je n’irai jamais
Des musiques de fête
Des instruments aux noms évocateurs
Kora, balafon, djembé

L’Afrique
C’est des sourires ouverts
Des dents plus blanches que l’innocence
La brousse calcinée
Une chaleur plus lourde que la pierre
Les tempêtes d’une nature exaltée
Des paysages au bord de l’indicible
La vie qui se suffit
Dans la joie du partage
Sans justification bruyante

L’Afrique
C’est tout près trop loin
Ta blouse de médecin
Le respect que tu inspires
Là-bas comme ici
Ton absence qui brise nos possibles

L’Afrique
C’est l’univers inversé
Une lampe qui danse
Sur des mots silencieux
Des lettres parenthèses
Ma blessure exil civilisé
Mon rêve déchiré.

Découverte impromptue

Cette matinée commençait bien mal et Stéphanie sentait une calme méchanceté monter en elle. Elle avait envie de se venger, mûe par une sauvagerie impensable, alors qu’elle était habituellement si douce et affectueuse. Sa clairvoyance binoclarde aurait pourtant dû la mettre en garde, mais elle n’avait pas prêté l’oreille à sa voix intérieure.
En un mot, Véronique, cette hypocondriaque mégalomane, allait lui payer ce terrible affront. Elle revoyait encore la scène de la veille, la découverte des deux amantes, Sophie son amie et Véronique, bien au chaud dans l’alcôve démoniaque. Stéphanie était partie dans une précipitation désopilante pour un regard extérieur, mais pour elle et son ignorance révulsée, c’était une chute vertigineuse, la fin de sa folâtre tendresse pour Sophie.
Donc, ce matin, quand le téléphone sonna, c’est avec une délicatesse de formica que Sophie décrocha le combiné. Au bout du fil, la courageuse Sophie tenta de recoller les morceaux, usant de sa gouaille de velours. Elle tira une à une toutes les cartouches de son arsenal de cajoleries, mais en vain. Cette fois, elle était allée trop loin. Stéphanie ne lui pardonnerait à aucun prix.
La conversation dura à peine cinq minutes. A l’issue de celle-ci, l’histoire était définitivement scellée. Tandis que Stéphanie commençait à entasser les vêtements, livres et objets divers de son amie dans deux valises qu’elle mettrait ensuite sur le palier sans le moindre mot d’explication, Sophie réfléchissait déjà à la possibilité de poser ces mêmes valises chez Véronique.
Malgré les ruptures brutales, la vie continue et tant mieux si le terme d’une histoire n’implique pas la fin des amours.

Chapardage malheureux

Le sombre révélateur tyrannique m’a mise dans un bel embarras. J’espérais m’éclipser discrètement en même temps que les autres invités, sans déclencher le moindre esclandre, mais il n’a pu retenir sa verve insolente.
Quand il a claironné « Pourquoi ne prends-tu pas aussi les cuillères à dessert ? Elles sont plus jolies que les fourchettes ! », j’ai senti mon ignorance se révulser, mon sang bouillonner et il m’est apparu clairement que les portes de la fastueuse demeure des Laville me seraient fermées à jamais. Ma célèbre magnificence sauvage était bien mal en point. Le maître de maison, bien connu pour sa pruderie byzantine ne laisserait pas passer cette opportunité inespérée de me radier de sa liste de convives.
Une calme méchanceté s’empara de moi, dont la douceur chatoyante était pourtant réputée, un désir incoercible de revanche me submergea et des images d’une sauvagerie impensable m’apparurent. Notre fameux radoteur pinailleur n’avait pas fini de regretter ses paroles. En l’espace d’une soirée, ce salmigondis dévergondé avait bien assombri mon brillant avenir, mais je n’avais pas dit mon dernier mot.