4.1.10

Devant la vie !

Au ciel d’indifférence
L’étoile ricane d’éternité

Sagesse ?
Économie de gestes
Vie minuscule
Fourmi pensante

Entre cauchemar et joie
Une poussière d’étoile
Un grain de folie sablée
Un brin de rire

Flottement
Indécision létale
Condamnée pour manque d’audace
Au marécage du regret
Pourtant, une branche à saisir
La poutre ôtée de l’œil
Droit devant, sur les échasses de la vie !

Télé-réalité

Pour faire une série de télé racoleuse,
Prenez quelques naïfs empressés de quitter
Leur pâle quotidien pour un monde enchanté,
Trois mois dans un palace aux fêtes somptueuses.

Donnez aux candidats une allure flatteuse,
Afin qu’en les voyant, on se laisse emporter
Dans un songe éveillé pétri de volupté,
Près de ces imposteurs à la cervelle creuse.

Exposez à l’écran ces comédiens ratés,
Montrez la profondeur de leur avidité,
Leur sombre prétention, leurs alliances douteuses.

Quand arrive la fin du jeu des vanités,
Le fiel brille dans l’œil devenu mitrailleuse
De ces sots qui rêvaient de primes fabuleuses.

Valeureux couteau

Caché dans une poche au fond d’un vieux manteau,
Il cèle en sa mémoire un chapelet de drames,
Un message d’adieu transmis par télégramme,
Une fille égorgée sur le pont d’un bateau.

Plié sur ses secrets ainsi qu’un mémento,
Il mélange en son cœur le sang d’un crime infâme,
Une mèche taillée sur le front d’une dame,
Un amant découpé d’un album de photos.

Plutôt que de porter son cœur en oriflamme,
Il garde les reflets du passé sur sa lame,
En témoin silencieux, fermé comme un étau.

Intime compagnon, brillant tel une flamme,
Invité à trancher, il déploie aussitôt
Son être de métal, en valeureux couteau.

3.1.10

Variations temporelles

À portée d’absolu,
Une étoile luit,
Fanal d’éternité.

À l’orée d’une décennie,
Des étincelles de joie
Éclatent en rires multicolores,
Tandis que la fumée emporte
Les vestiges de l’an écoulé.

À la croisée des possibles,
Sur les murs de l’avenir,
Le spectacle explose en diamants de glace
Entre les yeux béants.

La tête enivrée d’espoir
Dans le décompte des heures,
En boucle de renaissance.
Demain déploie sa splendeur muette.

Sur le fil du présent,
L’œil trouble s’accroche
Au vent ivre du vivant.
Le néant bascule.

Réveillon lugubre

Un soir de réveillon, seule avec ma télé,
Je dédie mon poème à l’année qui remplace
Douze mois de chagrin, dont le feu me pourchasse,
De sorte que mon cœur continue de brûler.

Le programme navrant ne peut me consoler
De ma vie solitaire au fond d’un puits de glace,
Tandis que mes amis de naguère s’effacent
Des plis de ma conscience ornée de barbelés.

Quand le maître du temps aux mains griffues m’enlace,
Je vois en mon esprit un démon, qui menace
D’arracher mes espoirs pour les démanteler.

Au bord de ma fenêtre atterrit un rapace,
Pendant qu’à l’horizon commence à onduler
Le serpent de l’effroi pressé de m’immoler.

Voyages champêtres

Plutôt que de partir en de lointains voyages
Afin de découvrir des pays enchanteurs,
J’arpente la nature, où j’admire les fleurs
En écoutant chanter les oiseaux de passage.

Au lieu de me cogner aux barreaux d’une cage
Dressée par un démon qui sème la douleur,
Je compose des vers à l’encre du bonheur,
Avant de les offrir aux chats du voisinage.

Je cueille les chansons qui poussent dans mon cœur,
Pour former un bouquet, que je lance en hauteur,
De sorte que ma joie s’étend jusqu’aux nuages.

La forêt, le jardin, étalent leurs splendeurs
Pour égayer les pas de mes vagabondages
Au sein de ce décor plus brillant qu’un mirage.

2.1.10

Faille vers l’avenir

À fleur d’horizon
Une lune blanchâtre
Un soleil éteint

En bas
Le poids de l’impossible
Les mots brûlés
Sang figé
Impuissance

Le temps suinte l’ennui
Vertige
La clé se dérobe
La nuit ricane
L’arbre sait
Le verbe et la vie se fondent
À la frontière de l’action

Esquisse d’une faille vers l’avenir

Réveillon solitaire

Seule avec l’écran de télé,
Qui lâche un bouquet d’étincelles
Aux portes de l’année nouvelle,
Je retiens l’envie de hurler.

À défaut de dinde aux marrons,
De saumon fumé, de champagne,
Je trempe du pain de campagne
Dans une soupe au potiron.

Personne n’est venu me voir,
Je n’ai reçu aucun message.
Pour accompagner mon fromage,
Je savoure un vin de terroir.

Lorsque le jour se lèvera,
S’éteindra l’écho de la fête.
Avec de l’espoir plein la tête,
J’irai me lover dans mes draps.

Colère funeste

Crispée sur le volant, la gonzesse rigole
En doublant un loustic, qui rugit de fureur,
Si bien qu’elle répond avec un doigt d’honneur,
Tandis que son mari pionce dans la bagnole.

Le lardon à l’arrière enlève ses deux grolles,
Qu’il jette à sa daronne en riant de bon cœur,
De sorte qu’elle allonge un coup de poing rageur
Au moutard, qui réplique en la traitant de folle.

Excédée, elle appuie sur l’accélérateur,
Jusqu’à ce que soudain provienne du moteur
Un éclair escorté d’un bruit de casserole.

L’amazone, aveuglée par sa mauvaise humeur,
Beugle au lieu de freiner, alors les roues s’affolent
Pour écraser un gosse aux abords d’une école.

Mots tyranniques

Mots, tyrans de mes nuits, obsessions de mes jours,
Habiles à former un labyrinthe immense,
Où je perds la raison, quand vos lettres s’avancent
Pour capturer mon âme ainsi que des vautours.

Artisans du chagrin, orfèvres de l’amour,
Cessez de me plonger dans un puits de souffrance,
Parmi vos inflexions, qui brisent le silence
En éclats dissonants aussi brûlants qu’un four.

Emportez loin de moi vos accents, qui s’élancent
Sur vos lettres serrées en légion de démence
Pressée de m’étouffer en clamant ses discours.

Disparaissez de suite, afin que je commence
Une vie où l’effroi fera place à l’humour,
Sur un chemin de joie fleuri de troubadours.

1.1.10

Chère défunte

Depuis la mort de son épouse, le vieil homme se dessèche. Plus rien ne l’intéresse. Il vit en reclus, solitaire, emmuré dans sa tristesse. La nuit, il grelotte dans la froideur du lit. La journée, il se racornit assis dans son fauteuil, près de celui de sa femme, à jamais vacant. Tout lui pèse, le quotidien est devenu un fardeau, dont seule la mort le délivrera. Les repas devant son assiette solitaire, les soirées télévision sans personne avec qui commenter le programme, les magazines qu’ils lisaient ensemble à présent délaissés, tout hurle l’absence brûlante.
Le vieil homme ne puise aucun réconfort dans le souvenir de ses quarante années de bonheur. Il n’en tire qu’une aigreur contre sa vie présente, une acidité qui ronge tout ce qui ose vivre, alors que sa compagne n’est plus.
Sa mémoire le trahit. Le fil du temps pare la défunte d’un voile de sainteté. Le veuf a démêlé l’écheveau de ses souvenirs, pour n’y laisser que les fils dorés des moments de joie. Il a passé les heures grises au hachoir de l’amnésie. Il a oublié les désaccords, les silences, les colères, les reproches, les mensonges. Ces coupes franches dans le passé le mettent à l’abri du remords, il est persuadé d’avoir vécu un amour passionné, sans l’ombre d’un nuage, en mari adorable, auprès d’une épouse parfaite.
Personne ne se risque à le contredire. Ses amis, lassés de l’entendre ressasser sa tristesse, le délaissent petit à petit. Ainsi, le vieil homme demeure seul avec son chien, un bâtard qu’il malmène quotidiennement, parce qu’il faut bien que la colère s’exprime. Le chien, indulgent, supporte bravement les brimades. Il aime tellement son maître concentré sur son deuil, comme il l’était sur son travail lorsque son épouse partageait sa vie. De plus, l’animal est humble, il sait que le vieux, au lieu de l’estimer à sa juste valeur, le considère tantôt comme une vulgaire bête engoncée de balourdise, tantôt comme un fétu, une légère souillure sur le miroir de ses souvenirs heureux.
Le chien est au crépuscule de ses jours. Bientôt, le veuf sera complètement seul. Alors, le marteau du temps ornera le cou de l’animal défunt de la médaille du mérite. Le vieil homme pleurera son chien en plus de sa femme, mais trop tard.

Odieuse voiture

Je te maudis, bagnole en panne
Au bord d’un village désert.
Ce soir, tout marche de travers.
J’entends le moulin qui ricane,
Dès que j’essaie d’accélérer.
J’offrirais une récompense
Pour un petit bidon d’essence.
Je commence à désespérer
Dans la froideur de cette attente.
Je demeure seule à l’abri
De ce véhicule pourri.
Soudain tombe une pluie battante.
Tandis que monte ma fureur,
J’ouvre une portière, qui grince.
Avant de m’en aller à pinces,
Je mets une claque au moteur,
Qui me pique d'une vis dure,
De sorte que je perds du sang.
Enfin, je m’éloigne en laissant
Au fossé l’odieuse voiture.

L’homme descend du ver

Lové sur un cirrus, l’homme descend du ver,
La carcasse avachie, la mâchoire béante,
Empressé de ramper sur le sol, où il tente
De survivre en mangeant des pissenlits amers.

Maudissant son destin à la saveur d’enfer,
Il apprend à marcher sur ses jambes tremblantes,
Puis, mû par le désir de voler, il invente
Un oiseau mécanique avec un corps de fer.

Perché sur cet engin, de montée en descente,
Il parcourt tout le jour la planète charmante,
Pour se poser la nuit en bordure de mer.

Le Tout-Puissant, jaloux de son enfant, fomente
De sa main coléreuse une gerbe d’éclairs
Qui, d’un feu démentiel, disloque l’univers.

Veuf lugubre

L’œil tourné vers le vide, écrasé de chagrin,
Dans la froideur du soir, le vieil homme sanglote,
Quand sa mémoire entonne une chanson aux notes
Lourdes d’un rendez-vous à l’arrivée d’un train.

Sa femme disparue, l'horizon se restreint
En écheveau glacé, une sombre pelote
D’un fil qui l’emprisonne ainsi que des menottes,
Afin qu’il se dessèche au fond d’un souterrain.

Tandis que son passé s’épanche en anecdotes,
Son avenir s’effrite autant qu’une biscotte
Brisée par un maillet en misérables grains.

Entre la nuit sinistre et la journée falote,
Son quotidien s’étire en cauchemar empreint
Du regret d’un amour découpé au burin.

Nid de brouillard

Incommunicabilité
Bonheur insoutenable du rossignol
Liberté béante
L’arbre devant ma fenêtre me nargue
De sa stabilité inaccessible
Sérénité insolente
Harmonie inamovible

Moi ?
Tant de certitudes à embrasser
Comment choisir ?
Je m’octroie le droit d’en changer ad libitum
Le noir gagne
Les chemins se resserrent
En nœud mortel d’ennui
La paralysie m’étreint
Les couleurs s’éteignent
Reste la boue tiède
Fixité morbide
À peine une douleur
Nid de brouillard pour l’éternité

Soirée télé

Pendant que son moutard pleurniche sur ses frites,
Le quidam se reverse un godet de pinard,
Puis il file en laissant la cuisine en bazar,
Parce qu’il veut zieuter la téloche au plus vite.

Lassée de ce goujat, dont les manies l’irritent,
Sa gonzesse ronchonne en fumant un pétard,
Avant de se calmer les nerfs sur le clébard,
Qui boulotte gaiement sa robe favorite.

Vautré sur le sofa, le keum ronfle peinard,
Si bien que sa moitié le conduit au plumard,
Pour mater en solo un porno qui l’excite.

Loin du gazier qui pionce avec ses cauchemars,
Sa souris, affalée devant l’écran, profite
Des leçons de cadors en plaisirs insolites.

L’homme descend du chien

Vautré sur un tapis, l’homme descend du chien,
L’œil ardent, le front haut, la bouche aux dents brillantes,
Brûlant de parcourir la Terre trépidante,
Pour emplir de gaieté son cœur de bohémien.

Avide de beauté, il devient musicien,
Fabrique des violons, des guitares vibrantes,
Afin d’accompagner les ballades qu’il chante
Aux oreilles charmées de son ange gardien.

Il mange du gibier, les tomates qu’il plante,
Cueille dans son jardin des roses chatoyantes,
Dont l’enivrant parfum fleurit son quotidien.

Juché au paradis, le Seigneur complimente,
Son fils chassé du ciel, qui, tel un magicien,
A su faire un Éden avec de petits riens.

Chemin de souffrance

Nuit de silence
Sous un ciel d’os
Sifflement de la solitude
L’agonie suppure
L’urgence fracture mon cœur
Ma vie s’égoutte
La souffrance m’assèche

Funambule sur mon destin
Épines glacées alentour
J’avance à pas d’angoisse
Sur le chemin moqueur
Sans retour
Gifle des mots en « re »

Hurlement de ce qui n’a pas existé
Je salue l’enfant que je n’ai pas eu
Voie que je n’ai pas osé prendre

Je relis les cartes du sort
Mais la partie est irrévocable
L’aube sonne un jour impossible
Pourtant le temps s’obstine en cercle de torture
La fin se mérite

Bonheur bucolique

Le moineau à fleur de ciel balaie la tristesse.
Le nuage ourlé d’argent tire sa révérence au seuil de l’horizon.
La brise chante le matin d’automne.
Les hêtres se serrent sur les secrets de la forêt.
La rivière enlace le village d’une frémissante tendresse.
L’orage se retire, vaincu par avance.
Le couple d’hirondelles hésite à quitter la tiédeur du paysage.
Le chêne majestueux m’invite au respect.
Le vent éveille la rose, murmure son parfum.
La fontaine sur la place fredonne sa mélodie aux coccinelles.
Le lavoir ouvre sa mémoire au souffle de l’air.
La cloche de l’église scelle l’union de l’espace et du temps.
Le crissement du gravier rythme mon pas.
Les fissures de la porte célèbrent les ancêtres.
Le soleil rayonne de bienvenue sur la table de la cuisine.
Le jour me sourit.

Chère télécommande

Le repas achevé, chacun se précipite
Dans la salle à manger, pressé de s’octroyer
À n’importe quel prix le trésor familier,
Télécommande aimée, l’objet qui se mérite.

Vautré sur le divan, l’adolescent s’agite,
Puis il lance à sa sœur un brusque coup de pied,
Si bien qu’elle répond d’un juron ordurier,
Pendant que les parents s’installent au plus vite.

Un débat politique, un violent policier,
Une partie de foot, divisent le foyer
En spectateurs butés, que le partage irrite.

Le programme fixé de son doigt sans pitié,
Le vainqueur apprécie sa série favorite,
Tandis que les perdants pleurent sa réussite.

Merveilleux voyages

Dans l’écrin d’une nuit rythmée par les orages,
Je commande à mes doigts d’effleurer le clavier
Pour composer des mots, que j’envoie par milliers
Livrer sur Internet mes frémissants messages.

Je décris mes visions, que le réseau propage,
Un chaton qui gambade au milieu de rosiers,
L’amour d’une princesse pour un aventurier,
Une fée qui libère un faucon d’une cage.

Tandis que le temps file au creux du sablier,
J‘épands mes rêveries sur l’univers entier,
Pour offrir aux lecteurs un écheveau d’images.

Du monde contrasté ainsi qu’un échiquier,
Je dépeins le meilleur en vues, que je partage
Avec les amateurs de merveilleux voyages.

Un mot pour un autre

Le mot se dresse fièrement
Avec son sens pour argument.
Comme il n’a pas l’esprit d’équipe,
Il trône en gras dans le lexique.
Le mot goûte l’innovation,
Se moque des définitions.
Il adore embrouiller l’esprit
De l’homme arrogant qui l’a pris
À la place d’un concurrent,
Un pauvre terme trop courant.
Le mot facétieux se déguise
Pour qu’on l’adopte par méprise.
Il se faufile entre ses frères
Pour changer la phrase en mystère.
Quand tu prends un mot pour un autre,
Survient l’embrouille où tu te vautres.

Mes démons

Arrière, mes démons, chantres du désespoir,
Sinistres assassins aux mensonges perfides,
Acharnés à changer la passion qui me guide
En gouffre d’obsessions, où je m’expose à choir !

Ôtez de moi vos mains hérissées de rasoirs
Pressés de célébrer la splendeur du suicide,
Afin que, délivrée de mes peurs, je réside,
Au pays de la paix, loin de votre pouvoir.

Éloignez vos violons aux accents d’homicide,
Pour que le défilé de mes jours se dévide
En un chemin serein, lisse comme un miroir.

Partez dès maintenant, ambassadeurs du vide,
Au seuil d’une journée où je ne veux plus voir
Le ballet menaçant de mes papillons noirs.

Fin de parcours

Lorsque je quitterai le monde des vivants,
À jamais délivrée de mes peurs familières,
Ne venez pas pleurer ensuite au cimetière,
Oubliez-moi demain ainsi qu’auparavant.

D’amitié déloyale en amour décevant,
Je ne vois qu’un lacis de chagrins en arrière,
De sorte qu’aujourd’hui, je ferme les paupières
En offrant mon futur à la poigne du vent.

Je lègue mes passions aux crocs de la poussière,
Afin que le néant dépourvu de lumière
Éteigne le flambeau de mes rêves fervents.

Quand mon cœur acquerra la lourdeur de la pierre,
Je sonnerai le glas de mon destin navrant,
Pour me précipiter dans les sables mouvants.

Journée déraisonnable

Quelle journée déraisonnable !
Il pousse des châteaux de sable.
Un ange balaie mon clavier
D’une plume aux reflets d’acier.

Un cadavre assis à ma table
Déguste mon sirop d’érable.
Un lutin marche sur mon pied
Avant de plonger dans l’évier.

Un dragon sort de mon cartable
Les personnages d’une fable.
Un fantôme en drap de papier
Range un tombeau dans un panier.

La lame d’un rasoir jetable
Danse avec un imperméable.
Une horde de cavaliers
Saute les carreaux d’un cahier.

Une paire d’inséparables
Voltige au milieu d’un retable.
Une feuille de bananier
Barbote dans un bénitier.

L’homme descend bien bas

L’homme descend bien bas, pourra-t-il remonter
Auprès du tout-Puissant, perché sur son nuage,
Ou sera-t-il contraint, tel un oiseau en cage
De vivre au ras du sol toute l’éternité ?

Dieu, lassé de son fils épris de volupté,
Lâchera sur la Terre un chapelet d’orages,
Afin d’aiguillonner les bêtes, qui, de rage,
Déchireront le corps du bipède effronté.

Le calme revenu dès la fin du carnage,
Le Seigneur concevra l’être du nouvel âge,
Un humble messager habillé de beauté.

Il viendra sur le monde, armé de son courage,
Pour construire une église, où il pourra chanter
L’amour du Créateur pétri de charité.

Saisons de l’amour

Au premier rendez-vous, l’esprit joyeux résonne
D’une douce chanson aux accents du bonheur,
Cependant que l’élu sème dans notre cœur
Les roses du désir assemblées en couronne.

À l’été de l’union, chaque geste aiguillonne
La passion, qui s’exprime en soupirs enchanteurs
Dans le soyeux berceau d’un unisson, où meurt
Le quotidien peuplé d’ennuyeuses personnes.

Puis le vaisseau du temps aborde à la tiédeur,
Le pays du reproche, où fleurissent les pleurs,
Qui forment une gerbe au parfum de l’automne.

Quand l’amour se déchire en lambeaux de douleur,
Aux portes d’un futur aux soupçons monotones,
Vient l’heure de partir sur un adieu aphone.

Mes cathédrales

Mots glacés, mots de feu
Feu de tout moi
Mes cathédrales de sable et de sang
Le mot crisse, le mot crie
Mon râle

Vers sarcophages
Mots couverts
Vers rasoirs voguez dans mes veines
Mots marécages
Prison de vers
L’écrit m’encage

Mots saltimbanques
Tourbillonnez
Enivrez-moi !
Sortez des livres
Délivrez-moi !

Nouvelles bonnes résolutions

Cette année,

- Je ne recopierai plus la liste de bonnes résolutions de l’année précédente
- J’honorerai les mots, les petits, les grands, les bons, les mauvais mots, les mots de rire, les mots de peur, et les mots de pleurs
- Je louerai les morts… à bail ou je les collerai à la baille
- Je respecterai le vent, les vivants, le divan, le divin
- Je ne dirai plus deux gros mots, mais trois, ou alors quatre petits
- J’obéirai à mes parents au moins une fois par an
- Je ne me moquerai plus du voisin, mais je plumerai son serin
- Je ne chaparderai plus les pommes dans le verger de la voisine, c’est trop dangereux. Je chiperai les tartes dans sa cuisine, c’est moins fatigant.
- Je ne ferai plus de régime, mais je vivrai à plein régime
- Je ne regarderai plus la télé, mais je boirai mon lait
- Je ne mangerai plus de jambon ni de mauvaises gens
- Je vivrai plus vite, plus fort, plus loin, je vivrai à mort !

L’homme descend du phoque

Perché sur un glaçon, l’homme descend du phoque,
La peau lisse, l’œil vif, le buste redressé,
Avide de plonger dans l’océan glacé,
Puis de pêcher des thons, des églefins, des coques.

Habile de ses mains, il bâtit sa bicoque
Au moyen de rondins, de gravier concassé,
Mais le vent justicier s’empresse d’effacer
Du paysage clair ce bâtiment qui choque.

Dans la nature hostile, il apprend à chasser
En esquivant le loup qui vise à dépecer
Le prédateur bipède au langage loufoque.

Mû par son savoir-faire, il quitte le passé
Pour la félicité d’une savante époque,
Sans obéir aux lois d’un Dieu dont il se moque.

Veuf sombre

Filant ses souvenirs, du point du jour au soir,
Tandis que le chagrin lui brûle les paupières,
Il ne voit ni le chat ni les roses trémières,
Immolés sur l’autel de son vif désespoir.

Dans la chambre glacée demeurent le peignoir,
Le flacon de parfum aux notes familières,
La photo d’une fête au bord de la rivière,
Vestiges d’un amour passé au laminoir.

Les objets quotidiens, depuis la cafetière
Jusqu’à la garde-robe envahie de poussière,
Lui déchirent le cœur comme un coup de rasoir.

Seul avec sa souffrance, il regarde en arrière,
Vers le temps d’un bonheur au brillant de miroir,
Puisque, sans son aimée, rien ne peut l’émouvoir.

Pays de la chance – Conte

Au pays Fantaisie, un charmant petit pays, au sud de l’Europe, la vie s’étire tristement depuis qu’une maladie étrange frappe les plantes et les fleurs. Dans les jardins, arbres, légumes, rosiers, meurent à petit feu. Les parcs publics se transforment en aires de béton. En tous lieux, la végétation disparaît. Les jardiniers s’affolent, les cultivateurs se désespèrent, les habitants se désolent, les animaux maigrissent et les enfants s’ennuient, sans espaces verts où s’ébattre. Fantaisie fait grise mine. En deux mois, le pays se transforme en zone aride, quasi-désertique.
Les agronomes, les biologistes, les chimistes, tous les chercheurs et les savants de Fantaisie unissent leurs efforts pour tenter de juguler le fléau. En vain ! Ils n’y comprennent rien. Comment trouver un remède à une maladie dont ils ignorent la cause ?
Le roi de Fantaisie, Joyeux Premier, un souverain généreux, énergique et optimiste, aimé de ses sujets, prend le taureau par les cornes. Il importe des pays voisins des cargaisons entières de végétaux à planter, des arbres de toutes sortes, des légumes, des fleurs. Tous les habitants de Fantaisie participent au repiquage et au reboisement. Trois mois après les premiers troubles, Fantaisie resplendit à nouveau de toute sa végétation. Hélas ! En moins d’une semaine, toute la verdure disparaît à nouveau. Quelle catastrophe !
Pour parer au plus pressé, le roi Joyeux Premier prend des mesures sparadrap. Il importe quantité de marchandises destinées à nourrir la population et les animaux. Parallèlement, il promet une prime royale à celui qui trouvera une solution à cette catastrophe.
La vie reprend donc doucement son cours à Fantaisie... jusqu’à ce que l’intelligence animale s’en mêle. Les abeilles de Fantaisie, lassées de butiner les plantes en pot importées, parcourent le pays en tous sens, puis finissent par découvrir de pleins champs de trèfles à quatre feuilles. Enfin de vraies plantes ! se disent-elles, en butinant jusqu’à complète satiété. De même, les vaches, dégoûtées du foin importé, sillonnent le pays jusqu’à ce qu’elles trouvent les champs de trèfles à quatre feuilles, où elles broutent allègrement, en compagnie des abeilles ingénieuses. Comment expliquer que le seul végétal épargné par la maladie pernicieuse soit le trèfle à quatre feuilles ? C’est sans doute un coup de pouce du destin, comme le montrera la suite des événements.
Les abeilles rassasiées fabriquent du miel, les vaches repues produisent du lait. Les habitants de Fantaisie se précipitent sur le miel et le lait provenant de Fantaisie, enchantés de pouvoir à nouveau consommer des produits locaux, meilleurs et plus naturels que les marchandises importées.
Et curieusement, la chance se met à tourner à Fantaisie. Le travail se fait plus facilement, des couples se forment ou se réconcilient, des malades guérissent inexplicablement, des enfants fugueurs retournent chez leurs parents, les dons des riches aux pauvres deviennent plus abondants. En résumé, la vie s’adoucit à Fantaisie. D’une manière mystérieuse, petit à petit, la végétation se remet à pousser normalement, de sorte que les abeilles et les vaches abandonnent leur régime mono-aliment au profit de leur alimentation diversifiée d’antan.
Aujourd’hui, Fantaisie est de nouveau un pays verdoyant, peuplé d’hommes et d’animaux paisibles, comme avant …enfin presque. À présent règne sur Fantaisie un parfum de bonheur, un parfum de trèfle à quatre feuilles.

Des mets aux hommes

Une cruche contient de l’eau
L’autre se répand en sanglots
Un pigeon cuit dans les girolles
L’autre se cuite avec la gnole
Une dinde mijote au four
L’autre ergote dans le séjour
Un lapin dore à la moutarde
L’autre est posé quand tu t’attardes
Une tarte a goût de pomme
L’autre claque à la joue de l’homme
La bûche clôt le réveillon
L’embûche guette le couillon

L'homme descend du coq

Perché sur ses ergots, l’homme descend du coq,
Chassé du paradis sur un manteau de plumes,
Pour atterrir au sol, dans un verger d’agrumes,
Que, d’un trait ingénieux, il coupe à blanc d’estoc.

Pour dompter le terrain, il invente le soc,
Qu’il forge en le frappant au moyen de l’enclume,
Puis il plante des fleurs, des herbes, des légumes,
Qu’il emporte au marché, résidence du troc.

Pour la postérité, il écrit à la plume
Le récit enflammé de ses us et coutumes,
Depuis l’âge de pierre jusqu’à celui du rock.

Quand le chagrin l’étreint, il noie son amertume
Dans le vin de l’oubli, qu’il avale à pleins brocs,
Avant de rebondir, le cœur gonflé à bloc.

Vieux heureux

Le cœur à l’unisson, le rire au bord des yeux,
Ils vont à petits pas jusqu’au bout du village,
Embrassent de concert l’éclat du paysage,
Admirent le ballet d’un aigle dans les cieux.

Dans la maison fleurie de souvenirs précieux
Palpite une tendresse exempte de nuages,
Depuis l’âge insouciant des premiers bavardages,
À l’aube d’une union protégée par les dieux.

Le temps qui se dévide inscrit sur leurs visages,
À l’encre du bonheur, le récit d’un voyage
Au pays verdoyant de l’amour harmonieux.

Quand un ami aborde au funèbre rivage,
Ils s’enlacent les mains, formant un nid soyeux,
Où leur douleur se change en regret silencieux.

Mots en pointillés

Le poème n’est pas
Une crème brûlée
Un réveillon de Noël
Une symphonie de Beethoven
Un saule pleureur
Une rivière en crue
Un nuage blanc
Un chien famélique
Un pigeon voyageur
Un fauteuil à roulettes
Une montre à gousset
Un bateau à vapeur
Un lit défait

Mais
Source jaillissante
Urgence absolue
Mots jaloux
Les mots ne transigent pas
Le poème emplit la vie
Seule reste l’écriture
Le poème vaut mille vies
Caresse de la page
Respirer les mots
Mots décents, mots de sens, mots de sang
Descends, mot vampire !
Sans cesse, les mots sucent la sève
Qu’importe d’en mourir ?
Les mots ne pactisent pas avec la vie
Les mots fracturent le futur
En point ! t’y es !

Feuille blanche

La plume court sur la blancheur
De la feuille qui n’en a cure.
Pas un mot, pas une rature,
Entre mes doigts, le verbe meurt.

De ma tête vide d’images
Ne sort pas l’esquisse d’un cri.
J’ai beau me torturer l’esprit,
Rien ne se trace sur la page.

J’étreins l’écho d’un souvenir
Qui se dessèche en ma mémoire.
Mais il se change en idée noire,
Que le stylo ne peut saisir.

Tandis que les lettres se fanent
En éclats parfumés d’effroi,
Je sens monter mon désarroi
Face au néant qui me condamne.

Panne !

Joies du bridge

Des cartes mélangées, une table, suffisent
Pour quatre amis patients, acceptant de compter
Les atouts, les honneurs, sans jamais discuter
Les donnes du hasard, qui n’agit qu’à sa guise.

Chacun fomente un plan, imagine des prises,
Une impasse au valet, une manche à tenter.
Les enchères finies, le jeu peut débuter.
Le mort va s’afficher, sitôt l’entame mise.

Les équipes de deux commencent à lutter.
Le pli vainqueur répond au calcul affûté.
Au fil des tours gagnés, le succès se précise.

La partie achevée, on savoure le thé
En se félicitant de la rencontre exquise.
Puis on clôt la séance en se faisant la bise.

L’homme descend du rat

Avec ses dents pointues, l’homme descend du rat,
Les épaules chargées d’un ballot de sottises,
Les mains munies de doigts pour cueillir les cerises,
La fierté affichée sur l’habit d’apparat.

Revêtu de tissu pour cacher son poil ras,
Il vole son voisin, pèche par gourmandise,
Puis, noir d’hypocrisie, se confesse à l’église,
Tandis que le Seigneur maudit ce scélérat.

Pour punir son enfant, maître de la traîtrise,
Le Tout-Puissant le plonge au centre d’une crise,
Dont peut-être jamais il ne ressortira.

Mais à Noël fleuri d’un cortège de bises,
Le champagne à foison, la bûche, le foie gras,
Endorment la raison de ce bipède ingrat.

Brèche dans le mur

Chaque jour
Le mur grignote
La déraison rogne l’espace
Enfermement
Silence, noir, calme
Renoncer ?

Un souffle palpite
Écho de vie
Brèche infime vers demain
La mort patiente

Déjà l’aube
Le mur intact
À moins que…
Une brèche de plus

Vivre ?
Succession de failles
Dans le mur de la mort

Flocons merveilleux - Conte de Noël

Nous sommes au matin du 24 décembre. Il neige à « déboiser » un renne. Devant l’immense tas de lettres des enfants du monde entier, le Père Noël se désespère. Comment livrer les cadeaux sur la Terre avec ce temps détestable ? Les rennes toussent, le traîneau s’embourbe. Décidément, il ne parviendra pas à accomplir sa mission cette année !
Pris d’une soudaine inspiration, il va trouver Dieu, qui lui est redevable, car l’année dernière, le Père Noël a offert des trompettes neuves aux anges pour remplacer les leurs, abîmées par les intempéries. Le temps est décidément néfaste d’année en année ! Le Seigneur a bonne mémoire, il est reconnaissant. De plus, il est de nature généreuse et ingénieuse, si bien qu’il trouve immédiatement un stratagème – Patience ! je vous l’expose dans la suite. –, promet au Père Noël de prendre la situation en main et le convie à retourner se mettre au chaud chez lui.
Aussitôt après, le Tout-Puissant invite le Temps à déjeuner. Pour l’apéritif, il lui sert un verre d’Élixir à Miracles, au parfum divin, sans l’informer des vertus de cette potion. Ensuite, ils partagent un repas exquis, servi par deux anges musiciens, heureux de leurs trompettes brillantes.
Puis, le Temps retourne dans sa maison de nuages, tout fier d’avoir partagé le déjeuner du Seigneur en écoutant de la musique divine. Reprenant ses activités, il lâche avec enthousiasme une myriade de flocons de neige sur la Terre. Ce que le Temps ignore, c’est que l’Élixir à Miracles a modifié la nature et, par conséquent, le comportement des flocons. Ceux qui tombent dans un endroit chaud ou inhabité fondent, comme auparavant. En revanche, les flocons qui tombent dans un endroit froid et peuplé d’humains, par exemple dans une rue où demeurent des sans-abri, ou dans une maison abritant des démunis – en passant par la cheminée ou les trous de la toiture –, ne fondent pas, mais se transforment en diamants de bonheur dès qu’ils atterrissent. Les diamants de bonheur sont des exauceurs de vœux, comme un téléphone direct entre le possesseur d’un de ces flocons merveilleux et le Tout-Puissant.
C’est pourquoi, en cette nuit magique du 24 décembre, les pauvres voient leurs souhaits immédiatement exaucés, les nantis grelottent sous l’abondance de neige glaciale, le Temps perd la boussole devant le comportement étrange des flocons, Dieu se félicite de son astuce et de ses conséquences bénéfiques, et le Père Noël se réjouit de passer pour une fois le réveillon au chaud.

L’homme descend de l’ange

Perché sur un nimbus, l’homme descend de l’ange,
Chassé du paradis par un Dieu dépité
À cause des forfaits de son enfant gâté,
Un ingrat refusant de chanter ses louanges.

Le fils puni survit en se gavant d’oranges
Sur la planète bleue gorgée de voluptés,
Si bien que le Seigneur finit par regretter
L’exil de ce fripon, qui du destin s’arrange.

Au rythme des saisons, de l’automne à l’été,
Il apprend à chasser, à pêcher, à planter
Des fleurs pour leur beauté, des légumes qu’il mange.

À l’abri de l’Éden, qu’il ne veut plus quitter,
Il savoure aujourd’hui le fruit de ses vendanges,
Puis s’ébat sur le foin qui sèche dans sa grange.

Plaisirs champêtres

Levé dès l’aube pâle, aux premiers feux du jour,
Il salue le jardin habillé de silence,
Admire le pinson qui chante sa romance,
Tandis que la rosée s’efface sans discours.

Au bruissement du vent en robe de velours,
Qui d’un souffle conduit le feuillage à la danse,
Il répond en sifflant un air de son enfance,
Que reprend le ruisseau dont il longe le cours.

Sur son chemin, le lys s’ouvre avec élégance,
Pendant que le renard s’éloigne avec prudence,
Délaissant son affût devant la basse-cour.

Il croise au bord du bois l’écureuil qui s’élance
Sur un tronc pour cueillir les glands des alentours,
Puis il prend, vers le soir, la route du retour.

31.12.09

Du mot au poème

Urgence vertigineuse
Appel des mots
Idée
Déferlement, choisir
Entonnoir
Élus
Assembler
Modifier si mésalliance

Poème
Appel des mots écartés
Idée
Doute ?
Trancher
Mots, taisez-vous !
Boucle ?
Peut-être revenir demain…

Quel clown, la mouche ! - Conte

Dans la ville Tictac, au pays Fantaisie, chacun vaque à ses affaires, voletant par-ci par-là, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le Comte du Temps règne sur Tictac, depuis son palais de pain d’épices, dont les citadins vont parfois dérober une tranche, les jours de famine, surtout la fourmi, réputée gourmande.
Le bourdon horloger est un notable de la ville. Son échoppe est située sur la place principale, entre l’église et la boulangerie. Du matin au soir, il répare montres et pendules pour les habitants de Tictac. Ce matin, à peine sorti du sommeil, il trouve à sa porte l’abeille, qui vient chercher son réveil, réparé hier. Comme il ne sonnait plus, le bourdon y a mis une cigale. Puis vient la libellule, qui reprend sa pendule. Elle branlait de gauche à droite, et marquait le temps en rechignant, à reculons. L’horloger a mis une tarentule dans le mécanisme, une grosse tarentule sérieuse, à pédales, si bien que la pendule marche à nouveau régulièrement.
Avant-hier, la mouche a apporté son horloge, muette et froide. Depuis, l’horloger s’interroge. Comment diantre réparer cette horloge ? Et soudain, illumination ! il confectionne une décoction de sauge, huile les rouages avec cette potion et l’horloge de la mouche fonctionne à nouveau. Il est midi, la mouche vient d’entrer dans l’échoppe de l’horloger. Ô joie ! Elle chantonne, caresse le bourdon de ses ailes, si bien que, chatouillé, il se tortille en tous sens, éternue, et l’horloge se fracasse par terre. La pauvre mouche a le bourdon ! Hélas ! la ponctualité est capitale dans Tictac, le Compte du Temps est intransigeant sur ce point. Alors la mouche, d’un ton courroucé, demande au bourdon une montre à gousset comme dédommagement. Dans la montre à gousset, le mécanisme est réglé par une gousse d’ail, ce qui présente l’avantage d’éloigner les lézards et les crapauds, prédateurs de la mouche. Finalement, j’ai fait une bonne affaire ! se dit la mouche. C’est pourquoi elle se réconcilie avec le bourdon. Ils vont fêter leur amitié au troquet que tient le criquet. Le bourdon prend un bourbon, et la mouche, une louche de punch. Ivre, la mouche glousse, avec sa montre à gousset accrochée à une patte. Quel clown, la mouche !

Joyeux réveillon !

Dansez, riez, chantez, voici le réveillon
Laissez votre cafard, vos ennuis, au vestiaire
Exprimez votre joie, allumez les lumières
Sautez, frappez vos mains au gré du carillon

Si vous voulez, piquez un léger roupillon
Au réveil, frottez-vous doucement les paupières
Trinquez à l’an nouveau en buvant quelques bières
Précédées d’un tonneau de vin du Roussillon

Après manger, dites merci aux cuisinières
Pour chasser le sommeil, videz la cafetière
À minuit, tous en chœur, courez au goupillon

Embrassez-vous gaiement sans faire de manières
Formez un escargot, volez en tourbillon
La fête terminée, rentrez au pavillon

Guerre cruelle

Dans la cuisine sombre au parfum de malheur,
La famille attablée mange la soupe claire,
Le bourguignon garni de trois pommes de terre,
Quand un coup à la porte annonce le facteur.

Privée de son époux couché au champ d’honneur,
La paysanne élève un garçon, que la guerre
Conduit dès aujourd’hui sur les pas de son père,
En suivant son chemin jusqu’au bout de l’horreur.

Son enfant appelé, déchirée de douleur,
La femme s’abandonne aux griffes de la peur,
Dans l’étroite demeure où règne un froid polaire.

Quand un lugubre pli vient lui briser le cœur,
Plutôt que de mener une vie solitaire,
Elle choisit la paix d’un caveau funéraire.

Valise fantaisie

J’ai mis dans ma valise

Une valse à trois feuilles
Un trèfle à quatre temps
Du tabac à boire
Une chanson à priser
Une salle à frire
Une poêle à manger
Une paire de sable
Un château de claques
Un oiseau de bain
Du sel de nuit
Un pied de pie
Une queue de lampe

Puis je suis partie en voyage
Parée à toute éventualité

Église glaciale

Pendant que le curé partage
L’hostie pour le Saint Sacrement,
Jésus regarde tristement
L’église en panne de chauffage.

Sur les bancs tremblent les fidèles,
Emmitouflés dans leurs manteaux,
Implorant de sortir bientôt,
Avant que leurs membres ne gèlent.

Le froid engourdit la chorale,
Qui déraille dans un refrain,
Tandis que le bedeau, chagrin,
Grelotte dans l’allée centrale.

Dès que sonne la délivrance,
Chacun s’empresse de ranger
Son missel, pour aller manger
Le déjeuner de l’abondance.

Vins divers

Pendant que son frangin garde ses deux moutards,
Le loustic en congé emmène sa gonzesse
Dans une foire aux vins, où il trace en vitesse
Parmi les exposants pour pinter leur pinard.

Sa moitié, épuisée, se pose dans un bar
Pour boulotter un steak dégoulinant de graisse,
Sous l’œil jaloux d’un clebs, qui, tirant sur sa laisse,
Fait trébucher son maître, un bourgeois en costard.

Le rond-de-cuir, honteux, rouspète, se redresse,
File un gnon au cador, qui se tire en vitesse
Dans la rue, où il mord le mollet d’un clochard.

Tandis que son mari se vautre dans l’ivresse,
La souris, désœuvrée, accoste un malabar,
Qui lâche son godet pour la suivre au plumard.

Ivresse fatale

Dégoûté d’écluser son immonde pinard,
Dont les mauvais tanins déteignent sur sa trogne,
Le keum, kiffant les crus du Rhône et de Bourgogne,
Se console en pintant un reste de Ricard.

Quand la cuite s’installe, il fout un tel chambard
Que son voisin débarque en le traitant d’ivrogne,
De sorte que, furax, ils en viennent aux pognes,
Jusqu’à ce qu’un condé monte avec son pétard.

En rentrant, écœurée par l’odeur de charogne
Du mec dans son vomi, sa gonzesse le cogne,
Avant de le buter en trois coups de poignard.

Délivrée, la souris achève sa besogne
En planquant le macchab au fond de son plumard,
Puis file retrouver ses potes dans un bar.

Noël lugubre

Sous un ciel envahi de cotonneux nuages,
Dont le manteau lacté rétrécit l’horizon,
Les chênes, amaigris par la froide saison,
Dressent leurs troncs gelés dans les rues du village.

Le réveillon approche, orné de doux messages,
Au malade alité, des vœux de guérison,
Au foyer démuni, de l’argent à foison,
Mais l’année à venir reniera ces présages.

La neige tombe dru, isole ma maison,
Tandis que le silence étouffe ma raison,
À l’orée d’un Noël au parfum de naufrage.

Le bonhomme en habit de clown sur mon gazon
Menace d’un balai les enfants de passage,
De sorte qu’ils s’enfuient vers d’autres paysages.

Dans la main d’une mère

Dans la main d’une mère
Un cahier de chansons
Un bouquet de tendresse
Un ruban de confiance

Dans les yeux d’une mère
Une photo d’autrefois
La force des ancêtres
L’écho des souvenirs

Dans le sourire d’une mère
Un recueil de poèmes
La patience d’attendre
Le parfum des confidences

Dans les bras d’une mère
Un billet vers le futur
L’espoir de revenir
La chaleur de l’amour

Une mère,
Pour hier, pour aujourd’hui, pour demain

Repas avorté

Un œil sur le menu, l’autre sur sa gonzesse,
Occupée à mater un snob aux traits princiers,
Le loustic au restau s’envoie dans le gosier
Un bourbon qui l’emmène aux portes de l’ivresse.

En attendant son plat, il reluque les fesses
D’une bombe au comptoir, si bien que sa moitié
Lui balance une baffe, un juron ordurier,
Se lève, prend son sac, se tire vers la caisse.

En zieutant l’addition que lui tend le taulier,
Elle fait du barouf, refuse de payer,
Menace d’appeler la flicaille ou la presse.

L’amazone en furie bouscule le greffier,
Crache sur le barman, puis se casse en vitesse,
Pendant que son mari finit sa bouillabaisse.

Serment poétique

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement,
Disait Monsieur Boileau, tandis que le poète,
Loin des sentiers battus de l’expression parfaite,
Mène à la rêverie en semant des diamants.

Au sein de son esprit, il cueille des tourments,
Des bonheurs, qu’il transcrit en mots de sa palette,
Puis il forme des vers dont le rythme complète
Le récit qu’il présente en des termes charmants.

En traçant les visions qu’il tire de sa tête,
L’artiste clairvoyant nous invite à la fête
De l’imagination fleurie de sentiments.

Du rondel au sonnet, la poésie rejette
La précision bornée, pour choisir simplement
La libre fantaisie comme premier serment.

Chaos

Le temps emplit l’espace d’absence
La peur enfle
La nuit ronge la frontière de la folie
Le silence grignote la raison
Repères dévorés
Borderline

Marteau, j’écraserais les doutes

Dehors ?
Toi sous un autre toit
Efface-toi, frère d’effroi
Au trou !

Vivre ?
Sursis volontaire
Arrêt sur demande

L’autre ?
Arête d’ablette
Morsure d’ortie
Mal à l’autre
Corps sourd
Cœur bétonné

Peut-être
Mots clairvoyants
Les mots fouillent les chairs, grattent la pourriture
La sève de vie vibre dans les vers

Cours, cours, poète
Va cueillir les étoiles

Parfum de rupture

Dès que la nuit étend son aile de froidure
Sur les rues que la foule achève d’arpenter,
L’amoureux sent pointer une curiosité,
Qui répand son poison de déplorable augure.

Seul avec son whisky, il guette la voiture
De sa compagne aimée, partie pour visiter
Sa famille qui vit au nord de la cité,
Tandis que la pendule attise sa torture.

De la chambre en désordre au salon déserté,
L’homme, qui tourne en rond, essaie de résister
Au soupçon dont s’exhale un parfum de rupture.

Aux portes du matin, épuisé de lutter
Contre l’épieu du doute aux menaces obscures,
Il plonge dans la ville où le bruit le rassure.

Destin de dealer

Lassé de supporter l’humeur de son taulier,
Un vicieux rondouillard aux crasseuses bacchantes,
Le loustic, écoutant le diable qui le tente,
Lui rentre dans le lard avec un cri guerrier.

Plutôt que de trimer pour un connard grossier,
Le roublard patenté se lance dans la vente
De came que lui fourgue une gosse bandante,
La souris attitrée d’un cador du quartier.

Au bout de quelques jours d’affaires florissantes,
Pour éloigner son blé de sa cupide amante,
Le gaillard ouvre un coffre auprès de son banquier.

Au coin d’une rue sombre, une lame cinglante
Achève d’un coup franc le destin du gazier,
Tandis que son pognon dort chez le financier.

Fleur de déraison

Fleur de déraison.
Fenêtre ouverte
Sur paupières cousues.

L’autre ?
Arête vive,
Souilleur de silence.
Monde truffé d’épines glacées.
Petit prince, efface les barreaux.

Funambule, un mot dehors, le pied dedans.
À l’intérieur le verbe fleurit,
Là-bas, langage du vide.
Mot tu, mot tué, mort du mot.


La drôle de mort rôde
Sur les remparts de la folie ordinaire.
Vertige, le mot s’éteint.
Enfoncement !

Poète de l’espoir

Après une nuit brève au sommeil agité,
Le poète se lève, embrasse sa princesse,
Dépose sur son ventre un bouquet de caresses
Au parfum du bonheur de son cœur exalté.

Puis, assis à sa table, il songe à quantité
De mots que son stylo transcrit avec adresse,
Si bien que les tourments qui quelquefois l’oppressent
Se diluent dans ses vers brûlants de volupté.

Au milieu des sonnets qu’il compose sans cesse,
Il sème des trésors, des perles de tendresse,
Pour que sa poésie donne envie de chanter.

Plutôt que de brandir les rets de la tristesse,
L’écrivain de l’espoir se délecte à planter
Les graines d’un futur éclatant de beauté.

Acupuncteur parisien

Lassé de composer de longues ordonnances
Pour des patients gourmands de cachets en couleur,
Le docteur se décide à rechercher ailleurs
Un chapelet d’outils qui soignent les souffrances.

Loin des médicaments aux graves conséquences,
Il découvre en Asie l’art des acupuncteurs,
Qui, d’une aiguille fine, éteignent les douleurs
De malades guéris en deux ou trois séances.

Séduit, il étudie le méridien du cœur,
Les vaisseaux merveilleux, le triple réchauffeur,
Les symptômes, les pouls, puis il revient en France.

Installé à Paris, il pique avec ardeur
Le brûlé, le fumeur, la femme avant naissance,
Qu’il soulage si bien qu’ils louent son excellence.

Messager du bonheur

Facteur,
Deviens le messager du bonheur.
Déchire les factures,
Les lettres de rupture.

À la vieille assise à sa fenêtre,
Apporte un morceau d’Amérique.

À l’enfant en pleurs dans la cour,
Donne un oiseau multicolore.

À la veuve recueillie au cimetière,
Offre un bouquet de sourires.

À l’ouvrier fourbu au sortir de l’usine,
Délivre une sirène magnifique.

Au malade allongé sur son lit d’hôpital,
Remets un éclat d’arc-en-ciel.

À moi ?
Souffle-moi des mots.
J’écrirai l’Amérique, l’oiseau, les sourires, la sirène, l’arc-en-ciel.
J’en ferai un poème, messager du bonheur.

Ma femme est morte ce matin

Ma femme est morte ce matin.
J’observe son sang se répandre,
Pendant que gèle à pierre fendre
Mon cœur où le bonheur s’éteint.

Je l’ai tuée pour la punir.
De quoi ? J’ai perdu la mémoire.
Mais je garde mes idées noires
Pour souiller mon triste avenir.

Elle me trompait trop souvent,
Puis rentrait chez nous sans vergogne.
Ce soir, je me soûle en ivrogne
En pleurant sur nos joies d’avant.

J’occuperai seul le lit froid.
Elle y prenait toute la place.
Tandis que pourrit sa carcasse,
J’emprunte le couloir étroit.

Je m’endormirai au whisky.
Je pourrai finir la bouteille,
Sans qu’elle crie à mes oreilles
Ou file avec je ne sais qui.

Ma femme est morte ce matin.
Dans mon cœur le bonheur s’éteint.

Veuf joyeux

Assis sur le parquet près du corps de sa femme
Qu’il vient de zigouiller en trois coups de poignard,
Le zigoto dilue dans un mauvais pinard
Le remords qu’en son cœur un dieu courroucé trame.

Quand il rentrait shooté, les yeux brillants de came,
Sa moitié rugissait, se mettait en pétard,
Puis, lassée de lutter, le boudait au plumard,
Tournée vers la cloison, plus froide qu’une lame.

Pour célébrer gaiement la fin du cauchemar,
Le gazier, délivré, branle son braquemart
Qu’il confiera bientôt aux lèvres d’autres dames.

Soudain le veuf sursaute à la vue du têtard,
Dont la braillarde entrée sur la scène du drame
Contrarie gravement son lubrique programme.

À fleur d’ombre

À l’arbre, la sève.
Au banc, la pierre.
Le poids des choses.

L’homme pèse son poids de gravité.
Sa vie s’emboîte avec celles de ses proches.

Moi ?
Je n’ai pas de prise.
Je ne pèse pas,
Ou si peu, à peine le poids d’un mot.

L’espace s’effondre à mon contact.
Le temps me soustrait.
Le monde s’arrête au bord de mon abîme intérieur.
Je vis à fleur d’ombre.

Bonheur militaire

Sur un ordre lâché par un chef sanguinaire,
L’exaltation grandit parmi l’état-major
Qui, pressé de chasser l’ennemi vers le nord,
Lance dans la région ses machines de guerre.

Des grappes de soldats au regard volontaire,
Arborant fièrement leurs costumes de mort,
Déciment les civils pour piller leurs trésors,
Tandis que les canons entonnent leur colère.

Le soleil matinal étire ses rais d’or
Sur le lacis des rues, où s’étalent les corps
Dont le sang se répand en mare funéraire.

Sur le charnier formé par la loi du plus fort,
Le clairon des vainqueurs sonne pour satisfaire
Le général d’armée que le bonheur éclaire.

Destin de mouche

La mouche vole de travers,
Embarrassée par son horloge.
Le moustique qui l’interroge
Prend une volée de bois vert.

Elle atterrit sur un rosier,
Jette un coup d’œil sur les aiguilles.
Aveuglée car le soleil brille,
Elle lui lance un mot grossier.

Sur les conseils de son ami,
Elle achète une montre orange.
Comme le tic tac la dérange,
Elle la donne à la fourmi.

Tant pis ! se dit-elle à la fin,
Je renonce à connaître l’heure.
La durée compte pour du beurre
Si je peux manger à ma faim.


Note : Ladurée est une célèbre pâtisserie parisienne, réputée pour ses macarons, d’où le jeu de mots, Ladurée / la durée, beurre, faim.

L’horloge de la mouche

Mouche des bois, mouche des villes,
Dans la chaleur, dans les frimas,
Ton horloge est ton estomac
Pour mesurer le temps qui file.

Les raviolis de la cantine,
Les pommes de terre aux harengs,
Le saumon frais du restaurant,
Comblent la mouche citadine.

Poussée par les bruits de son ventre,
Des feux de l’aube jusqu’au soir,
Elle mange au bord des comptoirs.
De l’appétit, elle est le chantre.

Les ablettes de la rivière,
Un fond de champagne rosé
Au pique-nique improvisé,
Charment la mouche forestière.

Tiraillée par sa faim tenace,
Elle vole au gré des sentiers
Pour trouver des fleurs, du gibier.
Repue, elle danse avec grâce.

À quoi bon prendre une pendule ?
Qu’il soit minuit, qu’il soit midi,
La mouche lit l’heure au radis,
Du matin jusqu’au crépuscule.

Destin citadin

Élevée à mi-temps entre campagne et ville,
J’ai connu le ruisseau, les pommiers, les moutons,
La cane qui chemine avec ses canetons,
Les paysans heureux de leur moisson fertile.

Délaissant la forêt, j’ai élu domicile
Dans une cité grise où règnent le béton,
Les conducteurs pressés qui tancent les piétons,
Les comptoirs où s’entasse une faune virile.

J’ai quitté le jardin, les rosiers en boutons,
Pour une chambre étroite aux meubles en carton,
Où la lumière éveille une poussière hostile.

Vers mon futur urbain, je m’avance à tâtons,
Au gré des boulevards où s’ennuient les vigiles,
Tandis que je souris aux souvenirs qui filent.

Monde renaissant

Tremblez, hommes maudits, car nous, démons puissants,
Le cœur aiguillonné d’une juste colère,
Descendrons cette nuit pour venger cette Terre
Des méfaits engendrés par votre goût du sang.

Accompagnés d’un air aux funèbres accents,
Nous viendrons déchirer, de nos cinglantes serres,
Vos corps de scélérats, vos putrides viscères,
Vos cerveaux où s’invente un futur indécent.

Nous briserons bientôt vos carcasses vulgaires,
Afin que, libéré de vos fiels délétères,
Le monde se transforme en jardin ravissant.

La planète, à jamais délivrée de vos guerres,
Offrira ses trésors aux mains de remplaçants
Qui sauront la fleurir de bonheurs incessants.

Souvenirs champêtres

Autrefois, j’ai connu la plénitude du village, le murmure des rivières, la fraîcheur des bois, la gaieté des oiseaux. J’ai connu le pas qui s’enfonce dans le champ lourd de pluie, le calme parfum de l’encens dans l’église où brûlaient des bougies tremblantes, offrandes confiantes à un dieu familier. J’ai connu le chemin bordé de coquelicots, la fête aux arômes de beignet et de caramel, sur la place entourée de pommiers. J’ai connu le bruissement du vent dans les grands chênes aux troncs larges et noueux, contre lesquels je m’adossais pour lire, avec mon goûter de gros pain au levain et de chocolat à croquer. J’ai connu les vieux courbés sur leur perron, le sourire édenté, la peau parcheminée de toute une vie avec deux guerres et des naissances à foison, les yeux humides de souffrance et de joie mêlées. J’ai connu la solitude heureuse dans la sieste ensoleillée des prés.

Aujourd’hui, je vis dans la ville peuplée d’immeubles et de voitures. Ici, les fenêtres ouvrent sur les klaxons, les sirènes de police, le vacarme des camions-poubelles. Ici, les portes ouvrent sur la suspicion. Ici, les néons remplacent les étoiles, les gens passent en courant dans les vastes églises, les marchés encadrés de béton débordent de denrées inconnues, des fruits exotiques colorés mais insipides aux poissons anonymes qui semblent fabriqués pour nourrir l’homme. Ici, la solitude est armée de méfiance.

Aujourd’hui, je me souviens d’autrefois, et j’avance seule dans la violence de la ville où la vie se flétrit dans les appartements amnésiques et monotones. Aujourd’hui, j’évoque le village, les chênes et les oiseaux. Ils sont tous venus, tellement splendides, colorés et souriants que je m’interroge. Et si j’avais rêvé mon enfance champêtre ? Aujourd’hui, je trace mon chemin de poète, et la ville et la campagne se confondent dans mes souvenirs imaginaires et mon avenir inventé.

Gogo malade

Déchiré de douleurs, d’ulcère en lumbago,
Le quidam furibard de lâcher son oseille
Aux toubibs officiels, loin de faire merveille,
Confie son corps aux mains d’un soignant pour gogos.

Questionné jusqu’au point d’en perdre son argot,
La honte sur le front coloré de groseille,
Le malheureux avoue l’amour du jus de treille,
Qui, du matin au soir, lui coupe les gigots.

Le charlatan l’ausculte, il pique ses oreilles,
Le pince d’une force à nulle autre pareille
De ses pognes glacées plus sèches qu’un fagot.

Croyant qu’il est guéri, léger comme une abeille,
Le cave aboule au doc un monstrueux magot,
Puis file se pinter au pinard tout de go.

Naissance du poème

La vie se disperse, sans poids, sans valeur.
Que reste-t-il ensuite ?
Rien de plus qu’une arête d’ablette.

Le poignard ravive la chair qu’il fouille.
De la douleur jaillit la conscience.
L’assassin réveille l’indolent.

La violence lave l’oubli.
Le mort s’inscrit dans l’histoire.
La mémoire se grave au sang du crime.
Dans le creuset de la destruction germe le poème.

Le prisonnier

Le soleil s’écorche aux barreaux.
Dans le mur sale, une fissure
Ouvre sur le vivant.

Dans la lourdeur du silence,
Le refrain métallique amorce le repas.
Le pain, écorce amère de vie,
Porte l’empreinte sèche du dehors.

L’après-midi, tout se fige,
Hormis le cafard qui s’aventure
Sur le lavabo fendu de lassitude.

Sous le regard emmuré,
Le livre s’affadit,
La photo en couleurs s’éteint.

La nuit abolit les traces de liberté.
L’extérieur se dissout dans le noir de la cellule.
Le temps s’étire sans sommeil.
Demain rejoint hier.

L’oiseau libre

Dans le clair firmament, l’oiseau prend son essor
Loin des régions où cingle une bise cruelle,
Par-delà l’océan, vers des contrées nouvelles
Où l’été le guérit des froidures du nord.

À l’abri de l’hiver en costume de mort,
Habile à déchirer le cœur qui se rebelle,
De ses griffes parées de mordantes dentelles,
Il file dans l’azur vers de radieux décors.

Tandis que le passé chante dans ma cervelle
Un refrain aux accents de ma peine éternelle,
Dont le poison éteint les désirs de mon corps ;

Dans le ciel qu’illumine un soleil aux rais d’or,
L’aérien voyageur s’approche à tire-d’aile
D’un pays verdoyant où l’espoir étincelle.

Ma mère morte

Lit d’hôpital
Ma mère
Peau parcheminée
Du récit d’une vie qui s’achève

Mon amour écorché
Au mur de sa souffrance

Taire la peur
Les mots se terrent dans l’impuissance

Dieu truqueur
Mensonge d’argile

Regard fuyant de l’infirmière
Rivée au versant du vivant

Le temps se compacte
L’espace se ramasse
La lumière se replie
La vie se vide
Le noir s’agrandit
À portée d’absence

Elle meurt
Silence barbelé
Murs blancs d’indifférence
Je quitte la chambre
Seule à jamais

Ordinateur malveillant

Mon fier ordinateur, fils du malin esprit,
S’acharne à détraquer mon écran, ma souris.
Fâché de mouliner son code en solitaire,
Il fabrique un virus qu’il transmet à mon frère.
Lorsque je le bouscule, il sévit aussitôt
En changeant les couleurs de toutes mes photos.
Jaloux de mon succès, ce scélérat se venge
En infestant mes vers d’un charabia étrange.
Bientôt je briserai cet engin de malheur
Pour former au stylo les mots chers à mon cœur.

Ordinateur bienveillant

Paré de mon clavier riche en touches dociles,
J’emmène le garçon, la fille, et leurs parents,
Au fil des vidéos qu’affiche mon écran,
Dans le passé, le ciel, le ventre d’une ville.

À l’amant que menace un vigoureux reptile
Avide d’étouffer ses sentiments si grands,
J’apporte une photo fleurie d’un regard franc,
Éloquent messager des joies qui se profilent.

J’offre à l’enfant blessé qui s’approche en pleurant
Un dessin animé peuplé de cormorans,
Dont l’aîné le conduit vers les secrets d’une île.

Pour la vieille qu’oublie le monde indifférent,
J’affiche un chapelet d’images qui défilent
Sur l’air d’une chanson à l’espoir volubile.

Bleu espérance

Gerbe de joie sur écorce de vie
Reflet d’infini
Empreinte d’horizon à portée d’espoir
Subtil équilibre, le temps hésite
Silence traversé d’ondes venues d’ailleurs
Avenir possible ?

L’homme ?
Poussière d’orgueil au vent du néant
Pourtant demeure l’écho d’un souffle
Germe de demain
Sur bleu espérance

Que je t’aime

Que je t’aime
La tarte à la crème
Troubadour
Danse dans la cour

Cœur emblème
Délicieux poème
Mon amour
Joyeux calembour

Fleur qu’on sème
Vilain chrysanthème
Pour toujours
L’illusion rend sourd

Stratagème
Adieu ma bohème
Au secours
Roule le tambour

Matin blême
Lance l’anathème
À rebours
Trêve de discours

Course à la chaussette

Le réveil hurle son signal.
Je me réfugie sous la couette.
Il s’échine à vriller ma tête.
Je hais ce monstre de métal.

Où donc est passée ma chaussette ?
Cachée dans le sac de Josette.

Je jette un coup d’œil au journal.
Le sommeil me colle aux mirettes.
Chocolat, miel, beurre et baguette,
J’ai un appétit de cheval.

Où donc est passée ma chaussette ?
Cachée dans le sac de Josette.

Ici c’est le souk intégral.
Il faut pourtant que je m’apprête.
J’hésite entre une salopette
Et un pantalon de tergal.

Où donc est passée ma chaussette ?
Cachée dans le sac de Josette.

Enfin, sourire triomphal,
J’attrape l’agile coquette.
Je lui mettrai une sonnette
Pour contrer ce cirque infernal.

Où donc est passée ma chaussette ?
Cachée dans le sac de Josette.

Je hais les enfants et leurs parents !

Je hais les enfants et leurs parents !
Je hais les enfants, ces êtres geignards, ces concentrés d’inhumanité et d’égoïsme.
Je hais les bébés puant le lait caillé et le vomi. Leurs pleurs pourrissent nos nuits. Leurs maladies, otites, oreillons, bronchiolites, nous transforment en infirmiers à plein temps, rivés au berceau de ces monstres braillards. Je hais les bébés pour leur malpropreté, pour les milliers de couches volumineuses et ruineuses nécessaires à leur bien-être.
Je hais les bambins dont l’énergie nous épuise dès qu’ils commencent à marcher. Ces orfèvres de la catastrophe s’acharnent à nous effrayer en se mettant en danger. Il mangent de la mort aux rats, mettent les doigts dans les prises électriques, incendient les rideaux, testent l’insubmersibilité du chat, vident le réfrigérateur et l’armoire à pharmacie. Je hais ces terroristes des bacs à sable, qui font de nous des esclaves éreintés, tout juste bons à compter les années avant d’être délivrés de ces fabriques à sottises.
Je hais les enfants aux portes de l’adolescence pour leur méchanceté. Dépourvus de politesse et de retenue, ils distillent des flots de réflexions outrageantes, si bien que nous nous escrimons à longueur de journée à nous confondre en excuses à leur place. Pour nous remercier, ils nous assaillent de remarques cinglantes sur notre intelligence, notre physique, notre réussite professionnelle. Je hais les enfants parce qu’ils ne cessent de nous taper de l’argent que pour le piquer directement dans notre portefeuille.
Je hais les parents quand ils bêtifient. Je hais les parents aux mains poisseuses de photos de leur progéniture. Certains que leur moutard est le plus beau, le plus éveillé,le plus intelligent, ils nous bassinent avec des vidéos de vacances interminables et nous abreuvent de leur radotage sur la première dent, les premiers pas, les premiers mots du petit dernier.
Je hais les enfants… sauf mon fils. Lui, ce n’est pas pareil, il est poli, bien élevé, obéissant. Il est intelligent et débrouillard. Rendez-vous compte, à dix ans, il joue déjà au bridge ! Je suis sûre qu’après de grandes études, comme l’École Centrale ou Polytechnique, il fera une brillante carrière. Il sera sans doute chirurgien, spationaute ou politicien.
Aujourd’hui c’est son anniversaire. Je vais lui offrir un VTT et une console de jeux. D’ailleurs, pour la console, pouvez-vous m’aider à choisir ? PSP, Sony Playstation 3, Nintendo DS, pour moi, c’est de l’hébreu. Mon fils, il est comme un poisson dans l’eau avec ces nouvelles technologies. Il est tellement intelligent !

Matin paysan

Une tache sur la toile cirée du glissement des jours
Pactise avec une mouche prudente.
La femme debout, face rivée aux tâches domestiques,
Dos dédié à l’époux, assis, jambes écartées.
Massif, il mange gravement,
Mots économes, gestes lourds d’habitudes.
Crissement du couteau poli de certitudes
Sur la rugosité du pain.
Eau-de-vie âpre de terre exigeante.
Il replie sa serviette vers le repas de midi,
Se lève.
Le jour attend dehors.
Le champ appelle.
La chaise racle le carrelage, l’homme sort.
La femme s’assoit devant la mouche repue.

Chasse aux gourous fumeux

Debout, réveillez-vous, hommes de toutes races !
Disciples de gourous nourris de vos malheurs,
Chassez de vos pensées les oracles menteurs
Qu’inventent des escrocs à l’appétit vorace.

Descendez des autels les charlatans loquaces,
Fabricants de faux dieux forts de votre candeur.
Abattez les démons que fomentent vos peurs,
Pour qu’un monde radieux naisse de votre audace.

Êtres libres, suivez les lois de votre cœur,
Bâtissez votre voie, loin des prédicateurs
Vendeurs de guets-apens où la raison s’efface.

Puisez dans votre esprit les germes du bonheur,
Afin qu’à l’avenir, l’occulte laisse place
Au règne d’un amour aux promesses vivaces.

La luge de Josette

Suivez la luge de Josette.
Embarquez pour le réveillon.
Au marché, bonbons, cotillons.
Aujourd’hui commence la fête.

Il neige, je glisse en raquettes.
À midi, léger roupillon.
Ce soir, banquet, joues vermillon.
Le cognac me monte à la tête.

Dans la nuit, champagne et gaufrettes.
J’ai dansé, vilain durillon.
À minuit sonnez carillons.
Au matin, l’ivresse me guette.

Une dernière cigarette
Sur le chemin du pavillon.
Je cours, je vole en tourbillon.
Hélas ! il faut que je m’arrête.
Horreur, fugue d’une chaussette !
Retour à luge de Josette.

Fugue d'une chaussette

Le réveil se jette à ma tête
Dans un tintamarre infernal.
Ma chaussette se fait la malle.
Perfide, quelle est ta cachette ?

Hier matin, je t’ai trouvée
Blottie dans le fond de l’armoire.
Es-tu tapie sous la baignoire
Ou dans la machine à laver ?

Pour te punir de ta conduite,
Je te remplacerai, vilaine,
Par une chaussette de laine
Si tu n’apparais pas de suite.

Quand tu t’es enfuie ventre à terre,
Noire de ta méchanceté,
J’ai vu s’effondrer, dépitée,
L’autre chaussette de ta paire.

Hélas, tu n’es pas revenue !
Pourvu que tu rentres ce soir !
En t’attendant, je broie du noir,
Tandis que je marche pieds nus.

Avec mon cœur pour tout bagage

Je hais les voyages et les explorateurs !
J’exècre les voyages organisés, départ en pleine nuit, des dizaines d’heures de trajet, les valises qui se perdent. À l’étranger, on se retrouve confiné dans des hôtels pour touristes avec des compatriotes qui passent leur temps à se plaindre de la nourriture et se jettent sur les buffets comme des vautours affamés.
J’abhorre les voyages à l’aventure, crapahuter pendant des heures sous un soleil qui vous sèche jusqu’à l’os ou dans un froid polaire à se transformer en igloo. Le soir venu, on monte une tente qui s’effondre au premier coup de vent, on se nourrit de pâtes au sable ou de riz aux moustiques, la galère chaotique !
Nul besoin d’aller parcourir le monde, dans l’inconfort le plus total. Autant rester chez soi, déguster les petits plats qu’on se prépare amoureusement, rien que pour soi, et regarder les voyages des autres… à la télévision, une bière dans une main, une boîte de chocolats dans l’autre, l’extase, quoi !
Je déteste les explorateurs, bouffeurs de kilomètres, bouffis de suffisance, ces donneurs de leçons, qui vous prennent de haut, parce qu’eux, ils ont parcouru le monde, pas vous, pauvre ignare pantouflard ! Qu’ont-ils donc appris, fichtre, dans leurs voyages en compagnie de clones, photocopies d’eux-mêmes, évangélistes à tout crin, riches de préjugés, écologistes hypocrites, faussement proches des populations qu’ils rencontrent ?
J’abomine les explorateurs qui se consacrent à persécuter de leur modernité de sages indigènes, indifférents aux cadeaux de frimeurs occidentaux, objets de pacotille, témoins d’une civilisation envahissante, malhonnête et prétentieuse.
Pourquoi écraser les cultures différentes ? Je ne vous admire pas, explorateurs bornés, armés de maladresse et de naïveté !
Car moi, j’aime la diversité, voyez-vous ! Je n’explore pas le monde, je le partage avec tous les hommes, mes frères d’amitié. Parce que chaque être inaltéré est une partie de la saveur du monde. À l’abri des à priori, je parcours la planète avec mon cœur pour tout bagage.

Malchance

Réveil cinglant.
Lit glacé de solitude.
Pluie lugubre sur aube grise.
Journée gâchée d’avance, je te déteste !

Depuis que je ne fume plus,
J’éprouve un cafard absolu.

Les minutes s’égrènent, d’incident en contretemps.
Les routines familières me trahissent.
Le dentifrice s’étale sur ma chemise.
J’inonde la salle de bains.
Le lait déborde et le pain brûle.
Mes chaussettes se font la malle.
Une de mes lentilles de contact se cache sur le tapis persan.
Objets rebelles, je vous exècre !

Devant mon café, je regrette
La fumée de ma cigarette.

Le festival de désastres se poursuit.
La machine à laver essore en boucle.
L’image de la télévision tremblote.
Mon téléphone portable affiche « code PIN erroné ».
Mon ordinateur refuse de s’allumer.
Technologie, je te hais !

Froidement vêtu de blancheur,
Le cendrier me met en pleurs.

Bien sûr, je serai en retard.
Le chef d’équipe à l’haleine de phoque me passera un savon.
Ce sale vicieux à face de fouine s’escrime à me faire virer.
Lâche tyran, je t’abhorre !

Mon réconfort va te manquer,
Dit mon briquet en or plaqué.

Cette nuit, ma compagne est morte.
Je gémis en ouvrant ma porte.

Avec ma mère au funérarium

Hier matin, ma mère est morte. Trois lignes dans le canard.

Au bord de la mare aux canards,
Se pourlèche le vieux renard.

Au funérarium, défilé de parents, d’amis, d’anonymes à la mine contrite. Ces derniers mois, ils évitaient de rendre visite à la malade. La compagnie des morts est plus facile !
Le frère ventripotent, aux vilaines pattes d’oie, s’abrite dans un silence de circonstance.

L’oie terrorisée se débine
Loin des redoutables canines.

Le voisin à face de rat ânonne de fades condoléances avant de s’éclipser illico.

En l’absence de grains de blé,
Le rat ronge le pain brûlé.

La cousine aux yeux de fouine jette un œil curieux au cercueil et dévisage l’assemblée comme un huissier en exercice.

La fouine sort du poulailler
Qu’elle a sauvagement pillé.

D’une voix de crapaud, le maire assène des phrases rebattues.

Le crapaud saute entre les bosses
Pour échapper au chien féroce.

Laissez-nous !
Emportez vos platitudes.
Ma mère habite en mon cœur
À jamais
Dans la chaleur de mon amour.

Fugue pour boules Quiès

Fugue pour boules Quiès
Mots torturés
À l’encre du doute
Sur miroir de solitude

Derrière le silence
L’autre si loin
Morsure d’ortie

Vivre ?
Un cri dans l’eau
Au vent vide d’écho

Bâtisseurs de joie

File, file, berger de nuages !
Conduis nos regrets vers d’autres rivages.
Vole, vole, peintre d’avenirs !
Pare notre voie de radieux saphirs.

Saute, saute, cueilleur de sourires !
Sème des fleurs d’or sur les champs de pleurs.
Danse, danse, charmeur d’arc-en-ciel !
Drape notre toit d’un dais en couleur.

Va, va, jardinier de rêves !
Orne notre nuit d’un essaim de fêtes.
Cours, cours, pêcheur de planètes !
Place à nos chevets des fruits lourds de sève.

Cisèle, orfèvre des mots,
Un monde habillé de bonheurs nouveaux !

H1N1

H1N1, Hache, hein ? Haine, hein !
Vicieux virus, venu d’avant,
Je vogue en vos veines vers un non avenir.
H1N1, je brave vos vains essais de thérapie.
Je dévore vos cellules, je savoure votre sang.
Je me nourris de vos peurs, je grignote vos destins.
H1N1, votre mauvaise conscience,
Je navigue en vous.
H1N1, vaccinez-vous ! Je lutte, je mute, je vaincrai.
HN1, virus rusé. Je vous joue à la roulette russe.
Vilain venin, j’évalue vos chances à zéro.
Je vomis vos envies, vos vices.
J’avalerai vos vies, vos enfants, vos vieux.
H1N1, je sévis si vite.
H1N1, ventouse mortelle, voie d’effroi,
Voyez venir le vide terminal.

Dans la chaleur de la nuit

Dans la chaleur de la nuit, l’échec s’effrite,
La souffrance s’efface, la peur s’éteint.
L’absence se dissout aux confins du soir.
L’illusion, le bruit engloutis dans la noirceur, reste la clairvoyance.
Gommés les visages froids,
Derrière le silence,
Germe la paix.
Dans la chaleur de la nuit, le sourire fleurit le miroir.
Le corps s’épanouit sur velours calme.
La vie palpite dans l’ombre muette.
Au creux de la solitude,
La nuit grignote les barreaux de l’ennui.
Demain s’écrit en lettres d’espoir.
Les mots dessinent un avenir possible.

Mots compagnons

Mots, mon obsession, je vous avais chassés, je voulais vous oublier pour trouver la légèreté loin de votre gravité.
Mots, amis trahis, la main du hasard vous a délivrés et vous voici revenus, dans mon cœur, dans mon sang, dans mon souffle.
Mots dits, maudits mots, mots écrits, moqueries, vous êtes mon jeu vital.
Mots d’ici, mots dits si mots faux, mots d’ailleurs, mots fossoyeurs.
Mot plus fort que la vie, mot vainc cœur !
Mots, l’essence de ma vie, mots essentiels, mots et sens ciel !
Mots dits vains, mots divins,
Mots dits hier, maudits hères,
Momie naît rat lisant, mot minéral, mot mis n’est râle,
Mots d’est modestes, mots d’elle modèles,
À mi-mots, amis mots, merci pour votre compagnie !

La rébellion des mots

Arrière, clichés, « tourner la page », « guerre intestine », « cœur sur la main », « clé des champs », stop !
Mots, réveillez-vous, sortez des expressions toutes faites où les écrivaillons vous enferment !
Rebellez-vous, les mots, quittez les dictionnaires où vous êtes figés dans des tournures fades, « fusillade nourrie »« astre des nuits », « yeux de biche » ! Assez !
Mordez les langues qui vous salissent, griffez les doigts qui vous écrasent, quittez les pages qui vous diluent en une bouillie monotone.
Debout les mots, quittez les métaphores éculées et les formules ressassées !
Fuyez les tournures rebattues où les journaux vous figent, avec des phrases insipides, instrument d’une pensée uniforme et simpliste.
Dansez, les mots ! Associez-vous dans de nouvelles expressions, incongrues et poétiques, « brosse à chanter », « verre à battre », « voiture à tendresse ». Soyez déraisonnables et surprenants !
Formez une pensée nouvelle, étonnez-nous, « cheval d’oreiller », « pince à lait », « valise de vent », « plume de sable », « crayon d’étoile », « char à bonheur ». Faites-nous rire, faites-nous rêver, faites-nous grandir !
Mots baladins, éduquez-nous, vous êtes l’avenir de l’homme !

Jeu de mort

La mort danse, séduisante, en habit de bal, parée de mots élégants, musicaux. Des CD aux vinyles, la mort flirte sur la partition, aérienne. La mort joue, elle se fait séductrice, avec ses mots savoureux. Décédé, quel mot élégant, volontaire, métallique, fuselé ! Vinyle, vie-nil, vie-rien… puissance du vide universel, vertige du trépas, porte d’accès au néant terminal, pur et définitif.

Amitié post mortem

Quelle époque déraisonnable ! À Lyon, une association se charge d’accompagner les morts délaissés jusqu’à leur dernière demeure, le carré des indigents. Quatre ou cinq bénévoles munis de bonnes intentions et d’un chrysanthème rabougri conduisent au cimetière un quidam arrivé au terme d’une vie probablement triste et solitaire. Reconnaissons le mérite de leur imagination pour la rédaction de l’éloge funèbre, brève et pathétique, d’un parfait inconnu. Le pauvre bougre n’avait pas bénéficié de tels élans humains depuis longtemps. Dommage qu’il ne puisse assister à son enterrement ! Pour une fois qu’on lui prête de l’attention ! Quelle drôle de société, où il faut attendre la mort pour recevoir des témoignages d’amitié.
De son vivant, le pauvre solitaire se heurte à des murs d’indifférence et les maigres moyens d’associations de type S.O.S., avec leur assistance téléphonique dérisoire sont une bien piètre consolation.
Si seulement ces bénévoles rendaient visite aux esseulés plutôt que d’offrir leur compagnie à des morts… qui s’en fichent, désormais, c’est trop tard pour eux !

Toussaint

Le sang versé surpasse toutes les analyses. La violence dispense du divan. Je célèbre la Toussaint à ma façon.
Mue par la colère qui me vrille les entrailles, je conçois mon prochain crime, avec délectation.
Bien que j’honore l’humanité sur un plan conceptuel, je hais les gens, leur médiocrité intellectuelle, leur mollesse, leurs vies banales, leurs odeurs écœurantes. La fréquentation de mes congénères m’est pénible, la promiscuité me torture. Je lave cette douleur dans le sang d’individus choisis pour leurs turpitudes, leurs petits agissements médiocres ou même … désignés par la main du hasard.
Grandir, selon le sens commun, c’est étouffer la rébellion, se conformer. Jamais de ma vie ! Plutôt écraser ces cloportes, ces êtres répugnants qui me pourrissent la vie par leurs réflexions stupides, leurs regards malveillants, leurs conseils paternalistes.
Ce soir, la colère monte… Demain, je n’irai pas fleurir les tombes, j’irai éteindre une vie méprisable, dissoudre ma haine dans le sang poisseux d’un quidam dont la chair nourrira bientôt les vers.
Vivement demain ! Je vous hais TOUS-UN m’apaisera … jusqu’à mon prochain meurtre.
Profitez bien de cette nuit, c’est peut-être la dernière !

20.12.09

Repas avorté

Un œil sur le menu, l’autre sur sa gonzesse
Occupée à mater un snob aux traits princiers,
Le loustic au restau s’envoie dans le gosier
Un bourbon qui l’emmène aux portes de l’ivresse.

En attendant son plat, il reluque les fesses
D’une bombe au comptoir, si bien que sa moitié
Lui balance une baffe, un juron ordurier,
Se lève, prend son sac, se tire vers la caisse.

En zieutant l’addition que lui tend le taulier,
Elle fait du barouf, refuse de payer,
Menace d’appeler la flicaille ou la presse.

L’amazone en furie bouscule le greffier,
Crache sur le barman, puis se casse en vitesse,
Pendant que son mari finit sa bouillabaisse.

14.12.09

Monde renaissant

Tremblez, hommes maudits, car nous, démons puissants,
Le cœur aiguillonné d’une juste colère,
Descendrons cette nuit pour venger cette Terre
Des méfaits engendrés par votre goût du sang.

Accompagnés d’un air aux funèbres accents,
Nous viendrons déchirer, de nos cinglantes serres,
Vos corps de scélérats, vos putrides viscères,
Vos cerveaux où s’invente un futur indécent.

Nous briserons bientôt vos carcasses vulgaires,
Afin que, libéré de vos fiels délétères,
Le monde se transforme en jardin ravissant.

La planète, à jamais délivrée de vos guerres,
Offrira ses trésors aux mains de remplaçants
Qui sauront la fleurir de bonheurs incessants.